St Paul, prophète de l’amour (4)

Une lecture de la première épître aux Corinthiens.

Texte : https://lire.la-bible.net/lecture/1+corinthiens/4/1

Chapitre 4. Le langage parabolique de Paul.

"Que préférez-vous ?
Que je vienne à vous
avec des verges
ou avec amour et dans
un esprit de douceur ?"

Après avoir insisté sur la nécessité d’un langage parabolique, Paul nous en livre la clé. Dans les chapitres qui vont suivre, il se substituera à l’humain aveugle, afin que nous ne puissions pas nous reconnaître dans le portrait qu’il brosse.

Ayant rappelé la nature de sa mission d’apôtre, Paul éclaire une nouvelle facette du dualisme hommes / Dieu : le jugement. Ne jugez pas à la manière des hommes ! Pour autant, vous ne pourrez pas juger en conscience « avant que vienne le Seigneur » (v.5). Les allusions apocalyptiques sont toutes à mettre en lien avec le basculement entre les deux langages de la parabole, qui lui-même est concordant avec le basculement vers la sagesse de Dieu.

5Par conséquent, ne jugez pas avant le temps, avant que vienne le Seigneur. C’est lui qui éclairera ce qui est caché dans les ténèbres et mettra en évidence les desseins des cœurs. Alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui revient.

Passer d’une lecture « charnelle » à une lecture « spirituelle », et la « venue du Seigneur », ce sont deux événements indissociables. Il ne s’agit pas d’une prouesse intellectuelle, mais d’un retournement de l’être, qui rend capable de reconnaître la parole divine au-delà de la parole humaine.

6C’est à cause de vous, frères, que j’ai présenté cela sous une autre forme, en l’appliquant à Apollos et à moi-même, afin qu’à notre exemple vous appreniez à ne pas vous enfler d’orgueil en prenant le parti de l’un contre l’autre.

Le verset 6 est la clé de lecture de l’épître. Il s’appuie sur les versets qui précèdent, sur la suite logique de causes et de conséquences. Parce que nous sommes persuadés détenir la sagesse et la vérité, orgueilleux autant qu’aveugles, le langage parabolique est le seul qui puisse percer les murs de notre inconscience. Paul aimerait bien pouvoir s’adresser à nous comme à des êtres conscients et responsables, mais parce qu’il n’en est pas ainsi, lui et ses compagnons (allusion aux prophètes) doivent se résigner à la « dernière place, comme des condamnés à mort ».

Tentons de traduire les mots mystérieux du verset six en langage prosaïque, avec l’aide des explications qui précèdent :

Aucune parole directe et sensée ne pourra jamais percer les murailles de votre inconscience. Vous n’êtes pas prêts à l’entendre. Dans les chapitres qui suivent, je vais prendre la place de l’humanité. Ce que je vais dire de vous, je vais « le présenter sous une autre forme », « [l’appliquer] à Apollos et à moi-même ». Je vais me présenter à vous comme l’archétype de l’humain aveugle, orgueilleux, borné, violent. Le jour où vous comprendrez que ce n’est pas de moi qu’il s’agit, mais de nous, les humains, ce jour vous serez aussi capables de contempler votre violence sans succomber, et de vous convertir. D’ici là vous entendrez dans mes paroles ce que vous voudrez entendre : une confirmation de la justesse de vos cultures, de vos croyances, de vos mœurs, de vos choix de vie.

Le verset six est l’aboutissement des quatre premiers chapitres de l’épître, qui forment le « discours sur la méthode ». Dans cette longue introduction, Paul explique la raison du langage parabolique qu’il va utiliser dans la suite, et en ébauche les règles. Nous verrons à quel point cet éclairage est précieux pour l’exercice surhumain consistant à discerner, dans les écritures, ce qui est des hommes et ce qui est de Dieu.

St Paul, prophète de l’amour (3)

Une lecture de la première épître aux Corinthiens.

Texte : https://lire.la-bible.net/lecture/1+corinthiens/3/1

Chapitre 3 :     Sourds au langage de l’Esprit.

"C’est du lait que je vous ai fait boire,
non de la nourriture solide :
vous ne l’auriez pas supportée."

Si Paul affirme écrire son épître en langage spirituel, il précise aussitôt que celui-ci ne nous est pas accessible, que nous n’avons pas la maturité pour l’entendre, et que s’il nous était révélé il nous serait insupportable. Dès lors, nous lisons le texte comme « des petits enfants ». Implicitement, Paul décrit un autre langage présent dans le texte, un langage humain, charnel. Le langage spirituel dont il était question au chapitre deux est caché, et sa révélation ne pourra avoir lieu qu’au jour du jugement.

Le chapitre deux précise que le langage spirituel de l’épître est destiné aux « chrétiens adultes », or le chapitre trois commence par décrire les Corinthiens (c’est-à-dire nous) comme « des petits enfants en Christ ». Après nous avoir dit qu’il allait s’adresser à nous en langage spirituel, Paul annonce qu’au contraire, il va nous parler comme à des enfants, avec un langage du monde :

2C’est du lait que je vous ai fait boire, non de la nourriture solide : vous ne l’auriez pas supportée.

La raison ? Nous sommes « encore charnels », il y a chez nous « jalousies et querelles » (v.3)

Il y a là une contradiction, qui ne peut être levée qu’avec la dualité du langage parabolique, langage à plusieurs niveaux qui s’adresse aussi bien aux « enfants » qu’aux « adultes ».

Dans la suite, du verset cinq à la fin du chapitre, Paul va encadrer une belle réflexion sur la grâce et sur les œuvres humaines par des considérations sur notre tendance à idolâtrer les messagers, plutôt que de nous convertir au message qu’ils portent.

5Qu’est-ce donc qu’Apollos ? Qu’est-ce que Paul ? Des serviteurs par qui vous avez été amenés à la foi ; chacun d’eux a agi selon les dons que le Seigneur lui a accordés.

21Ainsi, que personne ne fonde sa fierté sur des hommes, car tout est à vous : 22Paul, Apollos, ou Céphas, le monde, la vie ou la mort, le présent ou l’avenir, tout est à vous, 23mais vous êtes à Christ, et Christ est à Dieu.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce passage, qui place résolument l’humain au centre (« Car le temple de Dieu est saint, et ce temple, c’est vous. » , v. 17), mais pour notre propos, retenons le conseil de Paul de ne pas « fonder notre fierté sur des hommes ». C’est à lui-même et aux autres prophètes et apôtres qu’il pense lorsqu’il écrit cela. Cet effacement de l’apôtre est crucial pour la compréhension de la suite de l’épître. En effet, c’est parce que nous n’avons pas résisté à la tentation d’idolâtrer les messagers que nous sommes incapables d’entendre le fond du message.

Les trois premiers chapitres insistent sur la nécessité d’un langage parabolique qui mêle le langage spirituel et le langage des humains. Les deux sont incompatibles, et le premier nous est inaudible, et quand il ne l’est pas il est insupportable. Bien mystérieux langage en vérité ! Comment la Parole de Dieu pourrait-elle nous être insupportable ? Ne sommes-nous pas assoiffés de cette eau vive ?

St Paul, prophète de l’amour (2)

Une lecture de la première épître aux Corinthiens.

Chapitre 2 :     Le langage de l’Esprit.

"L’homme laissé à sa seule nature
n’accepte pas ce qui vient de
l’Esprit de Dieu"

Le premier chapitre faisait le constat du double fossé qui sépare la cité de Dieu de la cité des hommes : d’une part l’amour et la concorde, et le langage qui va avec ; d’autre part la discorde et l’incompréhension profonde de ce langage, dont Paul nous dit qu’il est aux antipodes du langage humain, basé sur la sagesse et l’intelligence.

Partant de là, Paul fait le constat qu’une approche autoritaire n’a aucune chance de nous ouvrir les yeux. C’est en venant « faible, craintif et tout tremblant » qu’il peut nous révéler la sagesse divine. Or bizarrement, il va faire usage tout au long de l’épître d’un ton autoritaire, sûr de lui, souvent condescendant. La suite revient sur le problème du langage ; celui de l’Esprit est inaccessible à notre sagesse et à notre intelligence, et pour cette raison il est, à ce jour, resté caché aux humains. Or Paul précise que c’est bien ce langage inaccessible qu’il utilise dans l’épître. Il y a donc un message qui nous est invisible, livré dans une langue qui nous est étrangère, et dont il est suggéré qu’elle est à l’opposé des apparences.

1Moi-même, quand je suis venu chez vous, frères, ce n’est pas avec le prestige de la parole ou de la sagesse que je suis venu vous annoncer le mystère de Dieu. 2Car j’ai décidé de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié.

Le début du chapitre deux préfigure la forme parabolique qui va suivre. En apparence, Paul rappelle aux Corinthiens les débuts de leurs relations. Souvenons-nous cependant que les Corinthiens représentent, métaphoriquement, l’humanité entière. La conjugaison au passé et l’allusion à des événements révolus cachent la réalité parabolique du passage. C’est au présent et au futur qu’il faut conjuguer ces textes. Paul nous annonce ici avec quel langage il va s’adresser à nous dans les chapitres qui vont suivre.

4ma parole et ma prédication n’avaient rien des discours persuasifs de la sagesse, mais elles étaient une démonstration faite par la puissance de l’Esprit, 5afin que votre foi ne soit pas fondée sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu.

Traduits dans le paradigme universel et intemporel, ces versets deviennent : « je vous préviens, dans ce qui va suivre, le fond du message n’aura rien du discours habituel qui séduit les humains. S’il en était ainsi, à cause de ce que je vous ai expliqué au premier chapitre, votre foi ne pourrait pas s’élever vers Dieu. Cette faiblesse, cette douceur qui vous semble ridicule et scandaleuse à la fois, c’est bien une sagesse, c’est cette sagesse divine que vous êtes incapables de comprendre, « mystérieuse et demeurée cachée » (v. 7) ». Cette sagesse est destinée « aux chrétiens adultes » (v. 6), et nous verrons que cette précision fait le lien avec le chapitre 3.

 12Pour nous, nous n’avons pas reçu l’esprit du monde, mais l’Esprit qui vient de Dieu, afin que nous connaissions les dons de la grâce de Dieu.

Nous, c’est-à-dire Paul lui-même et les prophètes qui l’ont précédé. Ce sont les seuls humains qui aient eu accès à cette sagesse divine…

13Et nous n’en parlons pas dans le langage qu’enseigne la sagesse humaine, mais dans celui qu’enseigne l’Esprit, exprimant ce qui est spirituel en termes spirituels.

Et Paul insiste : le langage qu’il va utiliser sera celui de l’Esprit, si difficilement audible pour nous parce que

14L’homme laissé à sa seule nature n’accepte pas ce qui vient de l’Esprit de Dieu. C’est une folie pour lui, il ne peut le connaître, car c’est spirituellement qu’on en juge.

Sommes-nous capables d’entendre ce que Paul va nous dire ? C’est à cette question que le chapitre trois va répondre.

St Paul, prophète de l’amour

Après une petite pause, le blog change de ton pendant l’été. Les prochains articles seront consacrés à une relecture de la première épître aux Corinthiens.

St Paul est déconcertant. Bien des versets chantent la liberté dans et par l’amour, bien d’autres semblent couper aussitôt les ailes à cette liberté tant désirée. L’Esprit plutôt que la loi, proclame Paul, mais à peine avons-nous le temps de nous réjouir de cette révolution libératrice qu’il se transforme en gardien des conventions les plus raides, de la loi la plus desséchante, du puritanisme le plus sec. Le diagnostic est aisé : névrose ! Tiraillé entre la révélation de l’amour qui le foudroie sur la route de Damas et ses certitudes de Juif légaliste, Paul est incapable de choisir.

A moins que… Et si ce langage paradoxal cachait une autre réalité ? Dans cette lecture de la première épître aux Corinthiens, nous allons oublier tout ce que nous croyons savoir sur St Paul. Au lieu de projeter nos connaissances et nos idées reçues sur le texte, nous allons le laisser faire son travail de révélation et de transformation sur nous. Peut-être découvrirons-nous ainsi que St Paul est bien le disciple du Christ Sauveur, infiniment plus conscient que nous, et que les névrosés ne sont pas ceux qu’on croit…

Chapitre 1 :     Des hommes et un Dieu.

"nous prêchons un Messie crucifié,
scandale pour les Juifs,
folie pour les païens"

Dans le premier chapitre, Paul pose les bases de son témoignage à partir de deux concepts. Premièrement, le contraste entre la cité de Dieu et la cité des hommes. La grâce d’une part, les dissensions de l’autre. En Dieu et en Jésus-Christ, tout est concorde et communion ; dans le monde des humains règnent les disputes. Le deuxième concept est celui du déni et de l’aveuglement des humains, qui sans cesse confondent la violence et l’amour, si bien que quand ils reçoivent une parole de vérité, elle les scandalise et ils la rejettent. Le constat de Paul, c’est que les humains prennent pour folie et scandale ce qui est sagesse, et pour sagesse ce qui les maintient en servitude. Cet aveuglement anthropologique justifie le texte qui suit. L’épître aux Corinthiens répond à la question : comment remettre les choses à l’endroit ?

La salutation s’adresse à l’Eglise de Corinthe, présentée par Paul comme l’assemblée de « ceux qui ont été sanctifiés dans le Christ Jésus ». Les Corinthiens sont-ils déjà saints ? Certes, il ne leur manque « aucun don de la grâce » (v. 7), ils ont tout reçu ; pour autant, ils en sont encore à attendre « la révélation de notre Seigneur Jésus-Christ » (v. 7). La sainteté n’est donc pas une conséquence automatique et immédiate de la conversion au Christ, mais une promesse pour le futur, comme le confirme l’allusion apocalyptique au « jour de notre Seigneur Jésus-Christ » (v. 8).

L’introduction bascule rapidement dans la dénonciation des divisions qui règnent : « il y a des discordes parmi vous » (v. 11). Chacun se revendique d’un courant apostolique au lieu de faire communion en Christ. Voilà une description d’une communauté humaine qui pourrait fort bien s’appliquer à toutes les communautés humaines.

Dans la suite nous ferons l’hypothèse que Paul utilise les Corinthiens comme métaphore de toutes les collectivités humaines. On peut bien sûr prendre ses allusions au baptême des membres de l’Eglise (v. 13 à 17) comme un fait historique, mais avec le langage métaphorique, ces « faits » deviennent l’intrigue d’une histoire (inventée ou non, basée sur des faits réels ou non) qui cherche à révéler des vérités anthropologiques, universelles sur l’humain. La mission de Paul c’est l’annonce de l’Evangile (v. 17), et bien plus que de parler de son action à Corinthe, c’est ce que Paul va faire dans la suite.

Jusqu’au verset 17 on a donc un portrait dual de l’humanité, déchirée entre la communion et la discorde, l’amour et la violence. La situation ne serait pas si catastrophique si les humains étaient capables de choisir entre ces deux faces de leur nature. Malheureusement, notre aveuglement nous condamne à la confusion entre le bien et le mal. Même « la sagesse des sages et l’intelligence des intelligents » (v. 19) participe au monde délictueux des humains. On a là une première allusion à la nécessité d’un langage « de folie » :

21En effet, puisque le monde, par le moyen de la sagesse, n’a pas connu Dieu dans la sagesse de Dieu, c’est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient.

C’est un langage résolument différent du langage de sagesse et de raison auquel les humains s’accrochent. Malgré cet avertissement clair, nous n’aurons de cesse jusqu’à ce jour d’interpréter les écrits de Paul avec notre langage à nous.

Paradoxalement, les propos de Paul sont raisonnables, cohérents, ses arguments sont imparables. L’humanité inconsciente et violente pense détenir la sagesse avec son langage de raison ; dès lors, l’ordre divin ne peut se révéler à elle que par un langage déraisonnable, fou et scandaleux. La raison ne peut pas vous donner la vue, dit Paul ; aucun discours de sagesse humaine ne peut vous révéler la réalité de la croix, « scandale pour les Juifs, folie pour les païens » (v. 23), mais une fois touchés par l’Esprit, par son langage irrationnel et scandaleux pour vous, alors la vérité vous apparaîtra :

25[…] ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.

C’est donc un double basculement, celui de notre perception du réel et celui du langage utilisé pour le décrire, que Paul annonce ici. Il le complète par un troisième aspect, celui de l’Eglise au sein de laquelle ce basculement doit se réaliser (v. 26 à 31).

27Mais ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort.

Elle n’échappe pas à la règle : elle devra, pour confondre les mensonges des humains, se faire petite, humble, persécutée, à l’opposé de toutes les recettes humaines dont les ingrédients sont pouvoir, force, domination, orgueil.

31afin, comme dit l’Ecriture, que celui qui fait le fier, fasse le fier dans le Seigneur.

La première épître aux Corinthiens débute par le constat de l’incompatibilité du langage des humains avec la Parole de Dieu que Paul, ses amis et les prophètes qui l’ont précédé veulent nous faire entendre. Dès lors, comment s’adresser à nous ? Les trois chapitres suivants s’attèlent à résoudre cet épineux problème.

Voici, je viens comme un voleur…

Dans lequel un professeur iconoclaste se voit reprocher son enseignement par le directeur de sa très conservatrice école.

Textes : 
Jean 10, versets 1 à 21
Dostoïevski, les frères Karamazov, le passage dit du « grand inquisiteur ».
Le film « Le cercle des poètes disparus », de Peter Weir.

Le Bon Berger, détail du plafond des catacombes de Saint Calixte, Rome

- Monsieur Lambrechts, je vous avais pourtant prévenu ! Vos méthodes d’enseignement révolutionnaires ne sont pas compatibles avec les valeurs de cette école. Même si vous avez réussi à gagner la sympathie d’une partie de vos élèves, je peux vous assurer que les parents, eux, n’apprécient pas du tout vos provocations ! »

- Monsieur le Directeur, je ne fais rien de mal. J’éveille la conscience de ces adolescents. Je leur donne un outil, un esprit critique, une liberté de penser, qui leur servira toute la vie. »

- Ah bon ? Votre dernière leçon portait sur Dostoïevski, je crois ? »

- C’est exact.

- Je n’ai rien contre Dostoïevski, bien au contraire. Mais le choix de vos citations… Tenez… (il lit ses notes) :

« Ils ont créé des dieux et ils se sont dit les uns aux autres : « Abandonnez vos dieux et venez adorer les nôtres, sinon mort à vous et à vos dieux ! » Et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde, et lorsque les dieux auront disparu de la terre, ce sera la même chose : l’humanité se prosternera devant des idoles. »

Je n’ai rien à redire sur cette citation en elle-même, mais prendre comme exemple de ces idoles l’école qui paye votre salaire…

- Ce n’est pas ce que j’ai fait. Jamais je n’appelle à la sédition, à la rébellion. Je les fais réfléchir à la part idolâtre de toute institution humaine. Je précise bien que l’objet de l’idolâtrie n’est jamais mauvais en soi.

- Trop aimable ! Mais vous admettez avoir pris l’école comme exemple d’idole. Je prends vos propos comme un aveu. (se radoucit). Enfin, M. Lambrechts, comment voulez-vous faire tenir debout le bâtiment si vous sapez jusqu’aux fondations ?

- Je leur apprends aussi à respecter l’autorité, à accepter les sanctions, mêmes quand elles leur paraissent injuste.

- Faux ! Vous dénoncez le règlement d’ordre intérieur ! Je cite :

« Au lieu de la dure loi ancienne, il devait d’un cœur libre décider désormais lui-même ce qui est bon et ce qui est mauvais, n’ayant devant lui pour se guider que Ton image… »

Et comme exemple de « la dure loi ancienne », vous prenez le règlement ! Comment s’étonner dès lors si vos classes sont intenables ? Visiblement, c’est trop demandé à vos élèves de tenir leur place dans le rang avant de rentrer en classe !

- Monsieur le directeur, vous le dites vous-mêmes : le règlement, tout comme la discipline, est un outil au service d’un objectif, le vivre-ensemble. Ce que je dénonce, c’est quand on le prend comme finalité. La raison d’être de cette école, nous l’oublions trop souvent, c’est de former des jeunes gens à la vie d’adulte qui les attends, pas d’apprendre par cœur et de respecter à la lettre un règlement. Moi aussi je leur dis de rester dans le rang ! Ce que j’essaye de leur faire comprendre, c’est qu’il y a moyen de rester dans le rang tout en étant libre.

- Permettez-moi de vous dire que vos succès pédagogiques en la matière sont limités ! Je continue :

« Et les hommes se sont réjouis d’être de nouveau conduits comme un troupeau et de se voir enfin arracher du cœur le présent fatal qui leur avait causé tant de souffrances. »

Et comme exemple du troupeau, faut-il s’en étonner, vous prenez les élèves, formatés et conditionnés par la méchante école. Et comme berger, le corps professoral, évidemment… C’est inadmissible, vous entendez ?

- Je comprends votre point de vue, Monsieur le Directeur.

- Que vous le compreniez ou pas n’y change rien, M. Lambrechts. Je vous annonce officiellement votre licenciement, avec effet immédiat. Vous aurez quitté l’établissement d’ici demain. Dans l’intervalle, il vous est interdit d’avoir le moindre contact avec les élèves. Au revoir, M. Lambrechts.

Je ne suis pas amer. Je savais à l’avance ce qui m’attendait ici. Si j’avais voulu, j’aurais choisi une école moins traditionnaliste, plus ouverte. Mais quel intérêt ? J’espérais, dans le temps qui m’était imparti, pouvoir éveiller un tant soit peu la conscience de ces jeunes. Nous les formons à l’autodiscipline, à la rigueur de raisonnement, à travailler dur, pour qu’ils deviennent l’élite de demain. Mais quelle est la valeur d’une élite à qui on n’a appris qu’à respecter l’ordre établi, et à perpétuer la part violente et injuste qui l’habite ? Pas plus de valeur, à vrai dire, que si on leur avait appris à le détruire.

Jamais je n’ai prétendu en faire d’emblée des hommes et des femmes parfaits, des adultes responsables et cohérents. Dans mon métier, on sème, et nous ne sommes pas là pour nous réjouir de la récolte – quand il y a une récolte.

D’autres viendront après moi. J’ai semé le doute dans l’esprit de quelques-uns de mes collègues, ça les travaille. Cette école évoluera, qu’elle le veuille ou non, et un jour elle trouvera l’équilibre entre l’obéissance et la liberté, entre la loi et la conscience. Elle le trouvera le jour où élèves et professeurs seront des amis les uns pour les autres. Le jour où la matière principale dispensée par l’école sera l’amour. Apprendre à aimer, apprendre à m’aimer, apprendre à laisser l’Autre m’aimer… Ce jour viendra, je le sais.

Crédit photo : Wikimedia, domaine public

Tu es mon fils bien-aimé.

Dans lequel un père fait enfin confiance à l’amour.

Textes :               Matthieu 17, 10-18
                               Marc 9, 11-26
                               Luc 9, 37-42
                               Luc 1, 16-17 et Malachie 3, 22-24

Jésus guérit un possédé. Illustration du codex Hitda.

J’aime mon fils. De tout mon cœur, je l’aime. Combien il me coûte de dire ces mots, moi à qui on ne les a jamais dits. Je suis sûr que mes parents m’aimaient, mais ils étaient incapables d’exprimer cet amour autrement que par des ordres secs, une permanente exigence d’excellence, des punitions humiliantes quand je décevais leurs attentes.

Du fond des âges ressurgissent sans cesse les injonctions archaïques : tu dois être fort, les faibles succombent. Montrer son amour c’est dévoiler sa faiblesse. J’ai été le transmetteur zélé de cette ancienne alliance qui, dans ma famille, scellait l’entente entre générations.

Mon frère n’est pas comme moi. Il s’est rebellé, il a rendu coup pour coup, et quand la souffrance, de part et d’autre, a menacé de faire éclater la famille et périr ses membres, il est parti pour ne jamais revenir. Il s’est banni de la maison familiale, nous l’avons banni de nos cœurs et de nos esprits.

Mon fils a fait comme son oncle, mais plus tôt. Il n’a pas attendu l’adolescence. Au rouleau compresseur familial, il opposait des crises de rage, des silences butés. Il était trop jeune pour pouvoir structurer sa révolte, il s’est enfermé dedans, et il a bien failli y laisser la vie. Derrière les murailles qu’il avait dressées entre lui et nous, il y avait une ville fantôme, une ruine désolée et sans vie. Il était en profonde dépression sans que nous nous en rendions compte.

Idiot que je suis ! Sa révolte, j’ai voulu la mater avec l’aide des serviteurs zélés de mon ordre violent. Je lui ai imposé des psychiatres grassement payés pour lui prouver que toute résistance ne pouvait avoir pour origine qu’une grave pathologie mentale. A coups de psychotropes, ils ont endormi sa rage sans pourtant l’éteindre. Je l’ai mis dans les écoles les plus sévères, les plus exigeantes. Je lui faisais passer ses vacances dans des camps de jeunes qui s’apparentaient à des régiments disciplinaires. Tu seras un homme, mon fils. Prends exemple sur ton père.

Je faisais tout cela, Dieu m’en est témoin, pour son bien, persuadé qu’il me serait reconnaissant plus tard. Comment un spectre pourrait-il être reconnaissant ? La vérité, c’est que je ne supportais pas l’idée qu’il puisse gagner une liberté qui ne m’avait jamais été permise. Je le dépouillais de son être pour le remplir du mien. Je cherchais, à travers lui, une immortalité illusoire. Je survivrai, pensai-je, en faisant de mon fils la copie conforme de moi-même.

C’est mon épouse qui a craqué la première. Pour survivre, elle est partie, sans un avertissement, sans un mot, du jour au lendemain. Je suis tombé en dépression à mon tour. Pour la première fois de ma vie, j’ai accepté mon impuissance et j’ai été chercher de l’aide en dehors de mon monde. J’avais la vague intuition que celui-ci ne m’offrirait aucune aide, bien au contraire, qu’il me jugerait sans pitié pour ma faiblesse.

J’ai eu la chance incroyable de croiser une femme exceptionnelle, une psychologue. Je me souviens des premiers entretiens. Mû par mes vieux réflexes, je déviais souvent la conversation vers mon fils, cet ingrat, ce traître, si décevant. Elle m’écoutait sans rien dire. Comme ces entretiens me faisaient du bien, un jour, j’ai eu cette demande malheureuse, preuve de mon manque de confiance : et si elle acceptait de voir mon fils et d’entamer une thérapie avec lui ? Elle est restée silencieuse un temps, et puis elle a dit :

« Le fils ne fera pas un pas en avant tant que le père ne se sera pas ôté de son chemin ».

Sur ces mots elle a mis fin à l’entretien. J’étais furieux, et bien décidé à ne plus remettre les pieds dans son cabinet.

La même nuit, j’ai fait un cauchemar. J’étais attelé à un chariot chargé d’un bloc de pierre énorme, et je devais le tirer dans une pente assez raide. La tâche était inhumaine. A mes côtés, mon père – il est mort depuis longtemps – me hurlait dessus, me fouettait le visage et le corps dès que je reculais. Convoquant toutes mes forces, je réussis à faire avancer l’attelage jusqu’à mi pente, mais là, en me retournant, je vis que le chariot contenait à présent deux blocs. Quelque chose se cassai alors en moi, et je quittai mon corps – avec le recul, je pense que je faisais en rêve l’expérience de la mort. Voyant la scène de haut, je constatai alors que celui qui tirait à présent le chariot, dans de grandes souffrances, c’était mon fils. Je me réveillai en hurlant.

Je suis bien entendu retourné chez la psy, et au cours d’une séance mémorable les murailles de la filiation tragique se sont écroulées d’un coup. J’ai encore quelque difficulté à le dire, mais j’ai énormément pleuré ce jour-là.

Pour mes amis, mes anciens amis, je veux dire, je suis perdu à jamais. Ils m’ont enterré, comme ils avaient enterré mon fils depuis longtemps. Mais peu importe, moi je sais que je suis vivant. Ma seule ambition, à présent, c’est de retrouver mon zombie (mon fils a sombré dans la drogue et dans l’alcoolisme, et je ne sais pas où il se trouve à présent), pour lui dire les mots qu’il attend depuis trente ans et des poussières.

Je t’aime.

Crédit image: Wikimedia, domaine public

Les talents ont bonne mine !

Dans lequel nous assistons à la confrontation entre deux versions d’une même histoire. La version good cop, et la version bad cop ?

textes : 
Luc 19, 11-28  (la parabole des mines)
Matthieu 25, 14-30 (la parabole des talents)

La parabole des talents, Andrey Mironov

Le juge : « Messieurs, nous sommes réunis ici pour faire éclater la vérité sur ce qu'il s’est réellement passé. C’est pourquoi nous avons décidé de confronter vos versions des faits. »

« Commençons par résumer la partie de vos dépositions sur laquelle vous êtes d’accord. Le dénommé J. C., après une campagne ayant touché un large public mais ayant attiré sur lui les foudres du pouvoir en place, est parti à l’étranger.  Au bout de quelques années, il est revenu et il a demandé des comptes à ses fidèles. Messieurs, ce bref résumé a-t-il votre assentiment ? »

Luc et Matthieu, d’une seule voix : « Oui, Monsieur le Président. »

« Monsieur Luc, à vous la parole. »

Luc : « Eh bien, J.C. avait équitablement réparti sa fortune, des mines (des pièces d’or de grande valeur), entre ses fidèles avant de partir en exil. Ils ont travaillé dans l’ombre, ils ont fait fructifier le trésor de guerre, et malgré une répression impitoyable, ils ont inlassablement sapé les fondations sur lesquelles reposait le pouvoir tyrannique en place. Le temps venu, J.C. est rentré au pays et lui et ses fidèles ont renversé le roi. »

Matthieu : « ce n’étaient pas des mines, mais des talents ! Et il leur a demandé de les faire fructifier chacun selon ses capacités. Il n’est pas vrai que chacun ait reçu la même somme au départ. »

Luc : « c’est choquant, ce que vous dites ! pourquoi cette injustice ? »

Matthieu : « je ne sais pas, mais que cela nous choque ou pas, c’est la réalité. »

Le juge : « Mmmh. La différence est subtile… Et ensuite, que s’est-il passé ? »

Luc. « J.C. a très intelligemment fortifié son nouveau pouvoir. Il a distribué les responsabilités à ses lieutenants, en fonction de leur zèle révolutionnaire. Ainsi, Marcel, qui se permettait de critiquer certaines de ses décisions, a été chassé du parti, alors que Gaston, qui avait pris la capitale au prix de lourdes pertes dans ses troupes, a été nommé chef des armées. »

Matthieu : « Marcel n’était pas seulement dans la critique, surtout dans la procrastination ! Il pensait que tout lui serait servi sur un plateau au retour de son chef. Ses talents, il les a enterrés, et du coup il était dans l’impossibilité de donner comme de recevoir. Quand on n’investit pas dans ce genre de biens, le peu qu’on a reçu au départ, on le perd ! »

Le juge : « Je note. Et après ? »

Luc « J.C. a fait exécuter les représentants de l’ordre injuste et corrompu du tyran ».

Le juge : « n’est-ce pas en contradiction avec les principes généreux et humanistes qu’il prônait avant ? »

Luc : « Monsieur le Président, il ne faut pas être naïf. S’il les avait laissés vivre, ils n’auraient eu de cesse de comploter contre lui, de le renverser et de rétablir leur système pourri. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. »

Matthieu : « C’est là, Monsieur le Président, que mon estimé collègue déforme la réalité. J.C. avait la violence en horreur, jamais il n’aurait donné cet ordre. »

Luc (rageur) : « même s’il ne l’a pas donné, il aurait dû le faire ! Peut-être serait-il encore vivant aujourd’hui ! Comment croire que quoi que ce soit de bon puisse venir de votre ennemi ? Ces gens avaient juré sa perte ! N’était-il pas dans une situation de légitime défense ? »

Matthieu : « Je pense que dans cette histoire, beaucoup ont pris leurs rêves pour des réalités. Ils s’attendaient à ce que J.C. vienne les sauver, en oubliant qu’en politique le sauveur devient systématiquement le persécuteur une fois au pouvoir. Avez-vous remarqué, M. Luc, la ressemblance flagrante entre la violence dont vous faites l’apologie et celle que vous dénoncez ? »

Luc (railleur) « Quelle généreuse pensée ! Alors vous, vous allez faire de la politique en distribuant des fleurs à vos opposants ? Revenez sur terre ! »

Matthieu : « J.C. n’était pas naïf, il connaissait les règles du jeu et il n’a jamais prétendu les changer par la politique. Mais à raisonner comme vous le faites, vous vous interdisez l’avènement d’un monde de paix et de justice. Moi, mon programme politique, c’est l’espoir et l’exemplarité, même si je sais très bien que je ne verrai pas de mon vivant la royauté que J.C. annonce. »

Luc : « Et qu’a-t-il fait de concret, J.C., pour promouvoir ce royaume de bisounours dont vous rêvez ? »

Matthieu : « vous le savez très bien. Il est allé seul faire face à ceux qui voulaient le faire taire, et il a subi son martyre »

Le procureur : « Euh… Là, M. Matthieu, vous me troublez un peu. Ce que vous dites là, c’est bien dans le témoignage de M. Luc que je l’ai lu, non ? »

Matthieu : « Et alors, M. le Procureur ? J’ai bien le droit de relever ce qui me plait dans la version de mon estimé collègue. Où est le mal ? »

Le procureur, de plus en plus perplexe : « M. Luc, un commentaire ? »

Luc, une ombre de sourire aux lèvres : « non, M. le Procureur, aucun commentaire ».

Le procureur, soupirant : « Bien, comme vous voudrez, mais vous ne me facilitez pas la tâche ».

Matthieu : « M. le Président, j’aimerais ajouter quelque chose. Il n’y a pas ici à trancher entre une vérité et un mensonge, il y a un choix à faire. Il ne vous faut pas décider laquelle des deux versions est véridique, il vous faut choisir laquelle servira, demain, de programme politique pour nos sociétés. »

Le juge : « M. Matthieu, je pense que vous avez raison. C’est comme cela que je l’entends aussi. Malheureusement, cette cour n’est pas compétente pour prendre cette décision. Aussi, veuillez entendre mon arrêt. »

« Vous avez le choix entre des royaumes humains imposés, maintenus et renversés par la violence, ou un Royaume basé sur l’amour, mais dans ce dernier cas il vous faudra peut-être vous aussi monter seul vers votre Passion. Ce choix devra bientôt être fait par chacune et chacun individuellement, en âme et conscience, et par tous, collectivement. »

« La séance est ajournée. »

Crédit photo : By Andrey Mironov (Own work) [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)], via Wikimedia Commons

Les dix jeunes filles

 

Vous préférez lesquelles, vous ? Les folles ou les sages ?

 Texte :      Matthieu 25, 1-13

Tentateur, Vierges folles et Vierges sages (musée de l'Oeuvre Notre-Dame, Strasbourg)

Elles n’étaient pas très contentes, les dix jeunes filles regroupées dans l’antichambre de St Pierre. Mourir si jeune ! Mais bon, l’heure n’était pas aux récriminations. Un grand panneau annonçait : « Préparez-vous ! C’est l’heure du jugement. Bientôt, vous serez présenté(e)s à l’Agneau ».

Julie pensa que ce ne serait pas plus mal de se montrer à son avantage et se mit à retoucher son maquillage. Gaby, experte en Powerpoint, répéta devant un miroir la présentation du résumé de sa vie. Paola et Steph décidèrent qu’elles avaient le temps de papoter un peu, et Mary-Jane se mit à rêver de tous les beaux garçons qui l’attendaient de l’autre côté.

Eléonore s’attela courageusement à établir la liste de tous ses péchés. Surtout ne pas en oublier un seul ! St Pierre tient certainement un registre rigoureux. Antoinette se disait in petto : pas de problèmes, je suis pure et j’ai les sacrements. Marie-Jeanne se mit à réviser le Notre-Père, l’Ave Maria et le Credo, précaution inutile puisqu’elle les disait par cœur sans même y penser. Quant à Simone et Solange, elles entamèrent à deux voix des cantiques célestes.

Tout aurait certainement été pour le mieux si Antoinette n’avait pas jugé utile de lancer un commentaire à la Cantonnade concernant « les petites dévergondées qui aguichent les hommes, fussent-ils saints ». Julie en répandit son mascara sur son visage en une grande traînée noire, et après avoir juré comme un charretier, elle fit part à la communauté de son profond sentiment pour « les petites saintes-nitouches qui aiment tant cracher leur venin ». En quelques secondes, l’assemblée s’était séparée en deux camps qui se couvraient d’invectives.

Névrosée, iceberg sur deux pattes, tue-la-joie, ayatollah, vipère, vieille fille, parchemin desséché, bigote, cauchemar ambulant, pauvre conne, sépulcre blanchi, mal-baisée, furent quelques-uns des noms d’oiseau que lancèrent les unes aux autres. Houri, catin, vaniteuse, chipie, superficielle et légère, traînée, bimbo, graine de démon, pouffiasse, sale pute, répondirent en substance ces dernières.

C’est alors que, sans prévenir, la porte s’ouvrit et l’Agneau entra dans la pièce. Les dix jeunes filles se tournèrent vers l’apparition, et leurs traits se figèrent en un masque de terreur pure.

Il en sera du Royaume des Cieux comme de ces dix jeunes filles.

Crédit photo : Jean Pierre Dalbera via Flickr, CC BY 2.0. Image recadrée.

Jusqu’à quand, Seigneur ?

Une petite réflexion sur le métier de prophète, par laquelle nous comprenons que le Royaume doit advenir aux temps fixés depuis le commencement.

Textes :        Isaïe 1, 4-9
                        Isaïe 6
                        Isaïe 21, 1-10

Rembrandt, Jérémie se lamentant sur la destruction de Jerusalem, Rijksmuseum, Amsterdam

Je suis psychologue à l’hôpital X, dans la bonne ville de Y. Voilà à peu près un an que j’ai pris mes fonctions. Je suis chargé de soutenir et de conseiller le personnel.

Cet hôpital a excellente réputation, j’étais ravi d’avoir décroché une aussi belle place. Malheureusement, j’ai vite dû déchanter. Des infirmiers et des infirmières, des internes, des membres du personnel administratif se succédaient dans mon bureau, visiblement stressés, au bord du burn-out. Les raisons qu’ils invoquaient – surcharge de travail, vie privée compliquée – avaient tout du paravent. Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre qu’il régnait dans l’établissement une atmosphère malsaine, faite de rapports humains durs et blessants. Les baronnies des différents services se livraient des guéguerres sordides. Les chefs de service, intouchables, faisaient régner une ambiance détestable de rivalité et de délation. Le harcèlement moral était omniprésent, les femmes étaient systématiquement humiliées, rabaissées par les hommes. Sous prétexte d’humour carabin, les gestes déplacés, les allusions salaces et les propositions à peine voilées étaient tolérées, voire encouragées.

Je m’en suis ouvert, prudemment, à la directrice de l’établissement. Elle m’a écouté sans broncher. Quand je me suis tu, elle a hoché la tête lentement et elle m’a dit qu’elle partageait en tout point mon analyse. Elle m’a demandé ce que je comptais faire.

J’ai dit : « J’ai repéré quelques personnes qui sont, à mon avis, susceptibles de briser la loi du silence. Elles sont à bout, elles n’ont plus rien à perdre. En les travaillant au corps, je peux obtenir d’elles un témoignage, et les convaincre de porter plainte ».

La directrice a dit : « Et après ? Qu’adviendra-t-il de ces personnes ? »

« J’y ai pensé. Je ne pense pas qu’elles puissent garder leur emploi ici. Elles seront considérées comme des délateurs, ostracisées. Mais rien à faire : c’est le seul moyen de sortir de ce système pourri. Il faudra aussi sacrifier quelques-uns des pontes de l’établissement. Le chef-chirurgien, en particulier, se croit tout permis. Ces actes sont constamment à la limite de la sanction disciplinaire. Je le soupçonne de viol. »

« Vous pouvez utiliser les bons mots », a dit la directrice. « C’est un homme pervers, profondément pervers, qui jouit du pouvoir qu’il a sur les autres et des souffrances qu’il fait subir ».

Là, j’étais estomaqué, et je lui ai demandé comment elle tolérait cela dans son établissement.

« Je le tolère parce que cet homme est le meilleur chirurgien que je connaisse. C’est aussi un excellent pédagogue. Il forme toute une génération d’excellents chirurgiens. »

« Si je comprends bien », dis-je « vous comptez ne rien faire pour mettre fin à la situation ? »

« Jeune homme », me dit-elle, « votre indignation est louable et je la partage. N’oubliez pas que c’est moi qui vous ai engagé. L’image que vous avez de la corruption morale de cet hôpital est partielle ; c’est encore pire que ce que vous croyez. Cependant, vous ne pouvez pas faire l’économie de l’analyse des conséquences de vos actes. » 

« Ce que vous me proposez, c’est de prendre quelques victimes et de les sacrifier sur l’autel de la vérité. Ensuite, de prendre quelques coupables, et de les donner en pâture à la justice pour faire un exemple. Je pense que cette méthode sera inefficace, en plus d’être injuste. Un bouc émissaire remet les choses en place, mais seulement pendant un certain temps. Après, tout revient dans le même état qu’avant. Une fois l’euphorie ou la peur passée, tout le monde retournera à ses comportements habituels de proie ou de prédateur. »

J’étais choqué. J’ai dit, un peu moins calmement que je n’aurais aimé : « Alors il n’y a rien à faire, c’est cela que vous pensez ? »

Elle a répondu : « Vous savez ce qu’il faut faire. Faites des campagnes d’information. Diffusez des témoignages, des témoignages venant d’autres hôpitaux, soigneusement choisis pour que personne ne puisse s’y reconnaître explicitement. Organisez des groupes de parole et, mine de rien, rappelez-leur les dégâts humains du harcèlement. N’accusez personne et n’essayez de sauver personne, mais éveillez les esprits, rendez-les conscients, ouvrez-leur les yeux. Vous savez, ils ne savent pas vraiment ce qu’ils font. »

Tout-à-coup, j’ai compris que cette femme avait raison. J’ai ressenti un énorme soulagement. Un jour, cet hôpital serait mûr pour dénoncer l’injustice et la violence en son sein, mais ce jour n’était pas encore arrivé. Le Grand Déballage aujourd’hui ne laisserait qu’un tas de ruines, et qui soignerait les malades ? Mon boulot, ce serait de préparer l’assainissement pour le jour où ils seraient prêts. J’ai aussi compris que ce jour-là serait un grand chamboulement, une crise dévastatrice pour l’hôpital, malgré toutes nos précautions, parce que nous sommes incapables de faire face à notre propre violence sans traverser de profondes crises.

Je dois l’avouer, ce travail prend son salaire sur mon humeur et sur ma santé. C’est que, voyez-vous, c’est difficile de continuer à sourire à des individus peu ragoûtants, et de faire semblant de ne pas comprendre la détresse de leur victime ; parfois je hais mon job. Heureusement, il y a ma directrice. Souvent, nous parlons de ces choses et elle me remonte le moral, elle m’encourage, elle me dit de tenir bon. Je lui en suis très reconnaissant. Sans elle, je ne tiendrais pas le coup.

Crédit photo : Wikimedia. Domaine public.

La haine de Jonas pour Ninive

Extraits des cahiers intimes de Jonas (non publiés à ce jour).

Texte :                         Jonas

Jonas, chapiteau de la nef de l’abbatiale de Mozac

Mardi 6 mars. Aujourd’hui, j’ai enfin trouvé quelqu’un qui acceptait de me vendre une Kalashnikov. Un type des pays de l’est, une vraie caricature de truand. J’ai déjà un pistolet automatique, un fusil à pompe et deux grenades. Et plus de munitions qu’il ne m’en faudra.

Vendredi 6 avril. Je cherchais une paire de jeans, je suis allé au centre commercial. A la caisse, une femme se plaignait amèrement de la qualité de la robe qu’elle avait achetée, elle ne lui allait pas, elle voulait être remboursée. La caissière lui expliquait d’un ton faussement poli que les articles démarqués n’étaient pas repris. Ville de riches, d’enfants gâtés, de commerçants avides… Ils croulent sous les biens, ils vivent dans un luxe et un confort inouïs, mais ils ne sont jamais satisfaits. Je les hais.

Samedi 14 avril. J’ai ouvert ma cache pour admirer mon arsenal, et tout à coup la terreur m’a pris. Qu’est-ce que je suis en train de faire ? Seigneur ! Aide-moi !

Dimanche 15 avril. Je sais que je suis en dépression, et je sais pourquoi. Dans mon école, j’étais rejeté par tous les autres étudiants, ignoré les bons jours, humilié la plupart du temps, frappé parfois. Toute leur violence, tout leur mal d’être, ils les projetaient sur moi. J’ai dû quitter l’école, depuis je vis de petits boulots. Je ne vois plus personne. Je n’ai pas de petite amie, pas de famille. Rien n’a de goût, rien ne fait sens. La vie, comme la mort, me sont indifférents. Ou peut-être la mort m’attire-t-elle plus que la vie.

Mardi 8 mai. Aujourd’hui, le psy qui me suit m’a surpris. Au lieu de rester assis à m’écouter, il m’a pris par le bras et m’a dit : « viens, allons nous balader ». Nous avons marché dans les rues de la ville, et il me montrait les gens et me demandait de me mettre dans leur peau, de deviner leur état d’esprit, d’inventer l’histoire qui les avait conduits à croiser notre route. Je me suis pris au jeu, et j’ai vu leurs peines et leurs joies, leur égoïsme et leurs élans de cœur, leur tristesse et leurs espoirs. Je me suis pris à les aimer, toute haine a disparu de mon cœur. Le soir, je me suis prosterné devant le petit autel que j’ai aménagé dans mon appartement, et j’ai rendu grâce à Dieu pour ses bienfaits.

Jeudi 24 mai. Rien ne peut me sortir de ma léthargie, sinon la contemplation de mon arsenal. Ils vont payer, ils vont tous payer, je le jure.

Lundi 11 juin. Aujourd’hui la ville a été endeuillée par un attentat. De nombreux morts, des enfants, des femmes, des vieillards. Toutes les nationalités, toutes les cultures frappées sans distinction. Les gens ont répondu à la haine et au sang par la compassion et la solidarité. Monceaux de fleurs, de messages d’amour et de paix, centaines de bougies sur les lieux du drame. Pourquoi leur faut-il l’horreur pour qu’ils tirent le meilleur d’eux-mêmes ? En tout cas, je me suis surpris à aller déposer mon petit bouquet par-dessus tous les autres. Une femme m’a pris dans ses bras, j’ai pleuré, j’ai sangloté dans ses bras, j’ai versé sur elle toute ma peine, toute ma rage, tout mon désespoir.

Mardi 12 juin. Très tôt ce matin, j’ai jeté mes engins de mort dans le canal. Je ne suis pas encore réconcilié avec cette ville, il reste du travail. Mais j’ai bon espoir.

Crédit photo : Matthieu Perona,  CC BY 2.5