Tu es mon fils bien-aimé.

Dans lequel un père fait enfin confiance à l’amour.

Textes :               Matthieu 17, 10-18
                               Marc 9, 11-26
                               Luc 9, 37-42
                               Luc 1, 16-17 et Malachie 3, 22-24

Jésus guérit un possédé. Illustration du codex Hitda.

J’aime mon fils. De tout mon cœur, je l’aime. Combien il me coûte de dire ces mots, moi à qui on ne les a jamais dits. Je suis sûr que mes parents m’aimaient, mais ils étaient incapables d’exprimer cet amour autrement que par des ordres secs, une permanente exigence d’excellence, des punitions humiliantes quand je décevais leurs attentes.

Du fond des âges ressurgissent sans cesse les injonctions archaïques : tu dois être fort, les faibles succombent. Montrer son amour c’est dévoiler sa faiblesse. J’ai été le transmetteur zélé de cette ancienne alliance qui, dans ma famille, scellait l’entente entre générations.

Mon frère n’est pas comme moi. Il s’est rebellé, il a rendu coup pour coup, et quand la souffrance, de part et d’autre, a menacé de faire éclater la famille et périr ses membres, il est parti pour ne jamais revenir. Il s’est banni de la maison familiale, nous l’avons banni de nos cœurs et de nos esprits.

Mon fils a fait comme son oncle, mais plus tôt. Il n’a pas attendu l’adolescence. Au rouleau compresseur familial, il opposait des crises de rage, des silences butés. Il était trop jeune pour pouvoir structurer sa révolte, il s’est enfermé dedans, et il a bien failli y laisser la vie. Derrière les murailles qu’il avait dressées entre lui et nous, il y avait une ville fantôme, une ruine désolée et sans vie. Il était en profonde dépression sans que nous nous en rendions compte.

Idiot que je suis ! Sa révolte, j’ai voulu la mater avec l’aide des serviteurs zélés de mon ordre violent. Je lui ai imposé des psychiatres grassement payés pour lui prouver que toute résistance ne pouvait avoir pour origine qu’une grave pathologie mentale. A coups de psychotropes, ils ont endormi sa rage sans pourtant l’éteindre. Je l’ai mis dans les écoles les plus sévères, les plus exigeantes. Je lui faisais passer ses vacances dans des camps de jeunes qui s’apparentaient à des régiments disciplinaires. Tu seras un homme, mon fils. Prends exemple sur ton père.

Je faisais tout cela, Dieu m’en est témoin, pour son bien, persuadé qu’il me serait reconnaissant plus tard. Comment un spectre pourrait-il être reconnaissant ? La vérité, c’est que je ne supportais pas l’idée qu’il puisse gagner une liberté qui ne m’avait jamais été permise. Je le dépouillais de son être pour le remplir du mien. Je cherchais, à travers lui, une immortalité illusoire. Je survivrai, pensai-je, en faisant de mon fils la copie conforme de moi-même.

C’est mon épouse qui a craqué la première. Pour survivre, elle est partie, sans un avertissement, sans un mot, du jour au lendemain. Je suis tombé en dépression à mon tour. Pour la première fois de ma vie, j’ai accepté mon impuissance et j’ai été chercher de l’aide en dehors de mon monde. J’avais la vague intuition que celui-ci ne m’offrirait aucune aide, bien au contraire, qu’il me jugerait sans pitié pour ma faiblesse.

J’ai eu la chance incroyable de croiser une femme exceptionnelle, une psychologue. Je me souviens des premiers entretiens. Mû par mes vieux réflexes, je déviais souvent la conversation vers mon fils, cet ingrat, ce traître, si décevant. Elle m’écoutait sans rien dire. Comme ces entretiens me faisaient du bien, un jour, j’ai eu cette demande malheureuse, preuve de mon manque de confiance : et si elle acceptait de voir mon fils et d’entamer une thérapie avec lui ? Elle est restée silencieuse un temps, et puis elle a dit :

« Le fils ne fera pas un pas en avant tant que le père ne se sera pas ôté de son chemin ».

Sur ces mots elle a mis fin à l’entretien. J’étais furieux, et bien décidé à ne plus remettre les pieds dans son cabinet.

La même nuit, j’ai fait un cauchemar. J’étais attelé à un chariot chargé d’un bloc de pierre énorme, et je devais le tirer dans une pente assez raide. La tâche était inhumaine. A mes côtés, mon père – il est mort depuis longtemps – me hurlait dessus, me fouettait le visage et le corps dès que je reculais. Convoquant toutes mes forces, je réussis à faire avancer l’attelage jusqu’à mi pente, mais là, en me retournant, je vis que le chariot contenait à présent deux blocs. Quelque chose se cassai alors en moi, et je quittai mon corps – avec le recul, je pense que je faisais en rêve l’expérience de la mort. Voyant la scène de haut, je constatai alors que celui qui tirait à présent le chariot, dans de grandes souffrances, c’était mon fils. Je me réveillai en hurlant.

Je suis bien entendu retourné chez la psy, et au cours d’une séance mémorable les murailles de la filiation tragique se sont écroulées d’un coup. J’ai encore quelque difficulté à le dire, mais j’ai énormément pleuré ce jour-là.

Pour mes amis, mes anciens amis, je veux dire, je suis perdu à jamais. Ils m’ont enterré, comme ils avaient enterré mon fils depuis longtemps. Mais peu importe, moi je sais que je suis vivant. Ma seule ambition, à présent, c’est de retrouver mon zombie (mon fils a sombré dans la drogue et dans l’alcoolisme, et je ne sais pas où il se trouve à présent), pour lui dire les mots qu’il attend depuis trente ans et des poussières.

Je t’aime.

Crédit image: Wikimedia, domaine public

Auteur : Hervé van Baren

Ingénieur, visiteur de prison et engagé en non-violence

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