Canaan ou la violence dissimulée

Petite méditation en deux parties sur la violence de la Bible et notre violence.
Première partie : Maudit soit Canaan !

textes :         Genèse 9, 18-28

La dérision de Noé.

La dérision de Noé, Giovanni Bellini, Musée des Beaux-Arts de Besançon

Je m’appelle Japhet. Je suis le fils cadet de Noé. J’ai enterré mon père il y a quelques années, il avait 350 ans. Inutile de dire que je ne suis plus très jeune moi-même… Pour les quelques années qu’il me reste à vivre, je jouis de la sagesse que me procure le grand âge et je fais le bilan de ma vie.

Il est un épisode de cette vie d’homme qui me pèse, aussi je voudrais m’en ouvrir à vous.

J’aime Noé, mon père, le patriarche aimé de Dieu, qui par sa droiture nous a évité le déluge là où tous les autres succombaient. Mais je vois aussi à présent que comme tout être humain, il était lumière et obscurité.

Il y avait pris goût, à son statut de patriarche ! Il s’était confectionné le vêtement d’autorité et de sagesse qui asseyait son pouvoir. Il se posait en gardien de la morale, il était devenu inaccessible. J’ai souffert de la froideur et de la distance qu’il mettait entre nous. En même temps, j’étais tellement fier de lui !

Un jour, mon frère Cham est venu nous voir, mon frère ainé Sem et moi, et il avait le visage décomposé. Il a prétendu avoir surpris notre père saoul comme une barrique, vomissant son vin et proférant des insanités. Evidemment, Sem et moi n’en avons pas cru un mot, et Sem, furieux, a giflé Cham de toutes ses forces. Ensuite, nous sommes allés rapporter ses paroles à Noé.

La colère de Noé ! Jamais auparavant je ne l’avais vu dans une telle rage. Il a fait venir Cham et il l’a humilié, il l’a giflé, il l’a maudit, et de ce jour Cham était astreint aux corvées les plus dégradantes, il mangeait avec les serviteurs et père ne lui adressait plus la parole. Nous non plus.

C’est peu après la mort de Noé que la vérité m’est apparue. J’avais tellement idéalisé mon père que je ne pouvais même pas imaginer qu’il se soit saoulé. Avec le recul, je me souvenais de certains soirs où il rentrait à la maison d’une démarche mal assurée, les yeux rouges, et il allait se coucher sans parler à personne. La réalité m’a rejoint brutalement. Cham avait dit la vérité ! Sem et moi l’avions rejetée de tout notre corps et de tout notre esprit parce qu’elle était trop laide, elle brisait en mille morceaux notre monde si rassurant. A reculons, nous avions recouvert la nudité de notre père d’un manteau pour ne pas la voir.

J’étais, moi, couvert de honte à l’évocation de ces souvenirs douloureux. J’ai eu envie de prendre mon frère Cham dans mes bras et de lui demander pardon. Mais c’était trop tard. Cham a fini par quitter la famille et il est allé fonder la sienne plus loin au sud. Entre les deux clans, que de haine, que de sang ! Tous, au lieu d’écouter notre cœur, nous avons semé les graines de la haine et de la vengeance, et elles ont poussé et se sont répandues sur la planète entière. Mon frère Cham est mort il y a dix ans. C’est trop tard.

Crédit photo : wikimedia, domaine public.

Auteur : Hervé van Baren

Ingénieur, visiteur de prison et engagé en non-violence

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