La haine de Jonas pour Ninive

Extraits des cahiers intimes de Jonas (non publiés à ce jour).

Texte :                         Jonas

Jonas, chapiteau de la nef de l’abbatiale de Mozac

Mardi 6 mars. Aujourd’hui, j’ai enfin trouvé quelqu’un qui acceptait de me vendre une Kalashnikov. Un type des pays de l’est, une vraie caricature de truand. J’ai déjà un pistolet automatique, un fusil à pompe et deux grenades. Et plus de munitions qu’il ne m’en faudra.

Vendredi 6 avril. Je cherchais une paire de jeans, je suis allé au centre commercial. A la caisse, une femme se plaignait amèrement de la qualité de la robe qu’elle avait achetée, elle ne lui allait pas, elle voulait être remboursée. La caissière lui expliquait d’un ton faussement poli que les articles démarqués n’étaient pas repris. Ville de riches, d’enfants gâtés, de commerçants avides… Ils croulent sous les biens, ils vivent dans un luxe et un confort inouïs, mais ils ne sont jamais satisfaits. Je les hais.

Samedi 14 avril. J’ai ouvert ma cache pour admirer mon arsenal, et tout à coup la terreur m’a pris. Qu’est-ce que je suis en train de faire ? Seigneur ! Aide-moi !

Dimanche 15 avril. Je sais que je suis en dépression, et je sais pourquoi. Dans mon école, j’étais rejeté par tous les autres étudiants, ignoré les bons jours, humilié la plupart du temps, frappé parfois. Toute leur violence, tout leur mal d’être, ils les projetaient sur moi. J’ai dû quitter l’école, depuis je vis de petits boulots. Je ne vois plus personne. Je n’ai pas de petite amie, pas de famille. Rien n’a de goût, rien ne fait sens. La vie, comme la mort, me sont indifférents. Ou peut-être la mort m’attire-t-elle plus que la vie.

Mardi 8 mai. Aujourd’hui, le psy qui me suit m’a surpris. Au lieu de rester assis à m’écouter, il m’a pris par le bras et m’a dit : « viens, allons nous balader ». Nous avons marché dans les rues de la ville, et il me montrait les gens et me demandait de me mettre dans leur peau, de deviner leur état d’esprit, d’inventer l’histoire qui les avait conduits à croiser notre route. Je me suis pris au jeu, et j’ai vu leurs peines et leurs joies, leur égoïsme et leurs élans de cœur, leur tristesse et leurs espoirs. Je me suis pris à les aimer, toute haine a disparu de mon cœur. Le soir, je me suis prosterné devant le petit autel que j’ai aménagé dans mon appartement, et j’ai rendu grâce à Dieu pour ses bienfaits.

Jeudi 24 mai. Rien ne peut me sortir de ma léthargie, sinon la contemplation de mon arsenal. Ils vont payer, ils vont tous payer, je le jure.

Lundi 11 juin. Aujourd’hui la ville a été endeuillée par un attentat. De nombreux morts, des enfants, des femmes, des vieillards. Toutes les nationalités, toutes les cultures frappées sans distinction. Les gens ont répondu à la haine et au sang par la compassion et la solidarité. Monceaux de fleurs, de messages d’amour et de paix, centaines de bougies sur les lieux du drame. Pourquoi leur faut-il l’horreur pour qu’ils tirent le meilleur d’eux-mêmes ? En tout cas, je me suis surpris à aller déposer mon petit bouquet par-dessus tous les autres. Une femme m’a pris dans ses bras, j’ai pleuré, j’ai sangloté dans ses bras, j’ai versé sur elle toute ma peine, toute ma rage, tout mon désespoir.

Mardi 12 juin. Très tôt ce matin, j’ai jeté mes engins de mort dans le canal. Je ne suis pas encore réconcilié avec cette ville, il reste du travail. Mais j’ai bon espoir.

Crédit photo : Matthieu Perona,  CC BY 2.5

Auteur : Hervé van Baren

Ingénieur, visiteur de prison et engagé en non-violence

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