La prière et la justice

“Pourquoi le monde est-il si violent ? C’est trop injuste !” (Calimero)

Textes :               Luc 18, 1-8
                               Luc 12, 57-59
                               Matthieu 5, 23-26
                               Jean 3, 17-18
                               1 Corinthiens 6, 7-8

Le juge inique, illustration in Christ's object lessons, Ellen Gould White

Mes nouveaux voisins avaient l’air charmants. Un couple sans enfants, la quarantaine. Moi j’ai soixante-dix ans passés, je suis veuve. Je vis dans une vieille maison de maître, un peu à l’écart de la rue. Eux, ils avaient fait construire une villa moderne, toute de murs blanc immaculé et de baies vitrées. Je ne peux pas dire que la vue de ce cube me réjouissait, mais j’en avais pris mon parti.

Voilà qu’un jour, je reçois un avis de plainte. Le tilleul, le vieux tilleul centenaire que j’aime tant, leur faisait de l’ombre. Ils réclamaient son abattage. Ce tilleul était là bien avant qu’on vende le terrain sur lequel ils ont fait construire leur maison ! Il était là quand ils ont visité les lieux, quand ils ont acheté, quand ils ont fait les plans, quand ils ont emménagé. Est-ce ma faute s’ils ont fait construire leur maison à l’ombre de mon arbre ?

J’étais sereine, je crois à la justice. Quand le juge a ordonné l’abattage du tilleul, c’est comme si la foudre avait réduit ma vie en cendres. Je n’ai pas accepté cette décision. J’ai fait semblant, j’ai tergiversé, j’ai temporisé. Le juge m’a astreint à payer mille euros d’amende par jour passé sans abattage de l’arbre. Je ne peux m’y résoudre, mais je ne peux plus rien faire pour m’y opposer. Bientôt la valeur de l’amende dépassera celle de ma maison.

Je me sens gagnée par la haine. Plus je constate mon impuissance, plus je les hais. Ils se pavanent dans leur jardin, de temps en temps je surprends leur regard tourné vers ma maison, ils sourient, ils prennent plaisir à mon malheur. Ils me piétinent, ils se moquent de moi. Quand paieront-ils pour leur méchanceté ?

Quelle injustice ! Seigneur, je n’ai plus que toi. Entends ma prière ! Pourquoi ne me réponds-tu pas ? Comment peux-tu tolérer une pareille ignominie ? Est-ce donc toujours le méchant qui gagne ? Rends moi justice contre mes adversaires !

Hier, l’huissier qui vient de temps en temps constater l’état du tilleul a sonné à ma porte. Je suis appréciée pour mon extrême civilité, quand il a demandé à me parler, je l’ai fait entrer. Je lui ai même proposé du thé. Il a accepté. Puis il m’a parlé en ces termes :

« Je sais que vous êtes dégoutée par ce jugement. Je n’ai pas le droit d’avoir un avis sur la question. Cependant, me permettez-vous de vous donner un conseil ? » J’ai dit oui, de la voix la plus froide dont je sois capable.

« Que vous abattiez ce tilleul ou non n’a aucune importance ». Là, j’ai sursauté, évidemment. C’était tellement énorme que je n’ai pas trouvé quoi répondre. Il en a profité pour reprendre :

« La justice de ce monde conduit trop souvent aux larmes et au sang. Essayez une autre justice. L’enjeu ici n’est pas le tilleul ; l’enjeu c’est vous. Vos voisins n’ont jamais considéré votre point de vue, jamais ils ne se sont souciés de vos sentiments. Ils vivent dans leurs désirs égoïstes : ils ont déjà leur sanction. Vous, ne vous laissez pas gagner par la haine, par le sentiment de vengeance. Pardonnez et aimez. Votre récompense dépassera largement les sacrifices que vous consentirez. »

Sur ce, il m’a saluée poliment et il est parti.

J’ai fait couper le tilleul. Après, j’ai écrit une lettre à mes voisins en leur demandant de pardonner mon attitude envers eux. Ils ont intercédé auprès du juge pour que je sois dispensée de l’amende. Hier, ils m’ont invitée à boire un café. Ils m’ont raconté leurs tentatives désespérées pour avoir un enfant, un chemin de souffrances et d’espoirs déçus qui a failli briser leur couple. J’ai pleuré avec eux.

Merci, Seigneur, d’avoir entendu ma prière.

Crédit photo : Wikimedia, Public Domain. Illustration in Christ's object lessons by White, Ellen Gould Harmon, 1827-1915 

 

Auteur : Hervé van Baren

Ingénieur, visiteur de prison et engagé en non-violence

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