Les talents ont bonne mine !

Dans lequel nous assistons à la confrontation entre deux versions d’une même histoire. La version good cop, et la version bad cop ?

textes : 
Luc 19, 11-28  (la parabole des mines)
Matthieu 25, 14-30 (la parabole des talents)

La parabole des talents, Andrey Mironov

Le juge : « Messieurs, nous sommes réunis ici pour faire éclater la vérité sur ce qu'il s’est réellement passé. C’est pourquoi nous avons décidé de confronter vos versions des faits. »

« Commençons par résumer la partie de vos dépositions sur laquelle vous êtes d’accord. Le dénommé J. C., après une campagne ayant touché un large public mais ayant attiré sur lui les foudres du pouvoir en place, est parti à l’étranger.  Au bout de quelques années, il est revenu et il a demandé des comptes à ses fidèles. Messieurs, ce bref résumé a-t-il votre assentiment ? »

Luc et Matthieu, d’une seule voix : « Oui, Monsieur le Président. »

« Monsieur Luc, à vous la parole. »

Luc : « Eh bien, J.C. avait équitablement réparti sa fortune, des mines (des pièces d’or de grande valeur), entre ses fidèles avant de partir en exil. Ils ont travaillé dans l’ombre, ils ont fait fructifier le trésor de guerre, et malgré une répression impitoyable, ils ont inlassablement sapé les fondations sur lesquelles reposait le pouvoir tyrannique en place. Le temps venu, J.C. est rentré au pays et lui et ses fidèles ont renversé le roi. »

Matthieu : « ce n’étaient pas des mines, mais des talents ! Et il leur a demandé de les faire fructifier chacun selon ses capacités. Il n’est pas vrai que chacun ait reçu la même somme au départ. »

Luc : « c’est choquant, ce que vous dites ! pourquoi cette injustice ? »

Matthieu : « je ne sais pas, mais que cela nous choque ou pas, c’est la réalité. »

Le juge : « Mmmh. La différence est subtile… Et ensuite, que s’est-il passé ? »

Luc. « J.C. a très intelligemment fortifié son nouveau pouvoir. Il a distribué les responsabilités à ses lieutenants, en fonction de leur zèle révolutionnaire. Ainsi, Marcel, qui se permettait de critiquer certaines de ses décisions, a été chassé du parti, alors que Gaston, qui avait pris la capitale au prix de lourdes pertes dans ses troupes, a été nommé chef des armées. »

Matthieu : « Marcel n’était pas seulement dans la critique, surtout dans la procrastination ! Il pensait que tout lui serait servi sur un plateau au retour de son chef. Ses talents, il les a enterrés, et du coup il était dans l’impossibilité de donner comme de recevoir. Quand on n’investit pas dans ce genre de biens, le peu qu’on a reçu au départ, on le perd ! »

Le juge : « Je note. Et après ? »

Luc « J.C. a fait exécuter les représentants de l’ordre injuste et corrompu du tyran ».

Le juge : « n’est-ce pas en contradiction avec les principes généreux et humanistes qu’il prônait avant ? »

Luc : « Monsieur le Président, il ne faut pas être naïf. S’il les avait laissés vivre, ils n’auraient eu de cesse de comploter contre lui, de le renverser et de rétablir leur système pourri. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. »

Matthieu : « C’est là, Monsieur le Président, que mon estimé collègue déforme la réalité. J.C. avait la violence en horreur, jamais il n’aurait donné cet ordre. »

Luc (rageur) : « même s’il ne l’a pas donné, il aurait dû le faire ! Peut-être serait-il encore vivant aujourd’hui ! Comment croire que quoi que ce soit de bon puisse venir de votre ennemi ? Ces gens avaient juré sa perte ! N’était-il pas dans une situation de légitime défense ? »

Matthieu : « Je pense que dans cette histoire, beaucoup ont pris leurs rêves pour des réalités. Ils s’attendaient à ce que J.C. vienne les sauver, en oubliant qu’en politique le sauveur devient systématiquement le persécuteur une fois au pouvoir. Avez-vous remarqué, M. Luc, la ressemblance flagrante entre la violence dont vous faites l’apologie et celle que vous dénoncez ? »

Luc (railleur) « Quelle généreuse pensée ! Alors vous, vous allez faire de la politique en distribuant des fleurs à vos opposants ? Revenez sur terre ! »

Matthieu : « J.C. n’était pas naïf, il connaissait les règles du jeu et il n’a jamais prétendu les changer par la politique. Mais à raisonner comme vous le faites, vous vous interdisez l’avènement d’un monde de paix et de justice. Moi, mon programme politique, c’est l’espoir et l’exemplarité, même si je sais très bien que je ne verrai pas de mon vivant la royauté que J.C. annonce. »

Luc : « Et qu’a-t-il fait de concret, J.C., pour promouvoir ce royaume de bisounours dont vous rêvez ? »

Matthieu : « vous le savez très bien. Il est allé seul faire face à ceux qui voulaient le faire taire, et il a subi son martyre »

Le procureur : « Euh… Là, M. Matthieu, vous me troublez un peu. Ce que vous dites là, c’est bien dans le témoignage de M. Luc que je l’ai lu, non ? »

Matthieu : « Et alors, M. le Procureur ? J’ai bien le droit de relever ce qui me plait dans la version de mon estimé collègue. Où est le mal ? »

Le procureur, de plus en plus perplexe : « M. Luc, un commentaire ? »

Luc, une ombre de sourire aux lèvres : « non, M. le Procureur, aucun commentaire ».

Le procureur, soupirant : « Bien, comme vous voudrez, mais vous ne me facilitez pas la tâche ».

Matthieu : « M. le Président, j’aimerais ajouter quelque chose. Il n’y a pas ici à trancher entre une vérité et un mensonge, il y a un choix à faire. Il ne vous faut pas décider laquelle des deux versions est véridique, il vous faut choisir laquelle servira, demain, de programme politique pour nos sociétés. »

Le juge : « M. Matthieu, je pense que vous avez raison. C’est comme cela que je l’entends aussi. Malheureusement, cette cour n’est pas compétente pour prendre cette décision. Aussi, veuillez entendre mon arrêt. »

« Vous avez le choix entre des royaumes humains imposés, maintenus et renversés par la violence, ou un Royaume basé sur l’amour, mais dans ce dernier cas il vous faudra peut-être vous aussi monter seul vers votre Passion. Ce choix devra bientôt être fait par chacune et chacun individuellement, en âme et conscience, et par tous, collectivement. »

« La séance est ajournée. »

Crédit photo : By Andrey Mironov (Own work) [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)], via Wikimedia Commons

Auteur : Hervé van Baren

Ingénieur, visiteur de prison et engagé en non-violence

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